Anent

Immersion en territoire Achuar, Amazonie. 1976-2016. Descola, Pignocchi. Deux voyageurs liés par un livre, « Les lances du crépuscule », que l’un a écrit, que l’autre a lu, presque 40 ans plus tard.

Anent est le récit d’Alessandro Pignocchi, qui a voulu retrouver les communautés Achuar rencontrées par Descola. Celui-ci, anthropologue, a vécu 3 ans là-bas, partageant leur quotidien, collectant de multiples informations sur leur mode de vie, auquel lui et sa compagne se sont conformés le temps de leur séjour.

Ce roman graphique est lumineux. Après avoir été légèrement déçue de ne trouver « que » du noir et blanc dans les premières pages, j’ai été charmée par la lumière de ces pages. Pignocchi est tout à la fois le voyageur, le conteur et le dessinateur de cette histoire – la sienne, et celle, rappelée, de Descola. C’est peut-être la première fois que j’apprécie réellement l’éclat de l’aquarelle, que je suis émue par des images nées de cette technique, une image de chasseur, ou d’oiseau.

Car toute cette histoire est une expérience de la forêt.

Une histoire qui a pour fil rouge les « anents« , chants traditionnels achuar. Enregistrés par dizaines par Descola lors de son séjour à la fin des années 70, Alessandro est parti à la quête de ces « trésors » transmis de mère en fille et de père en fils.

De tout ce livre, porté par la beauté des illustrations et le va-et-vient fluide entre les époques, je reste avec une impression d’émerveillement. Fascinants méandres de la transmission, comme l’eau qui trouve toujours son passage. Les temps ont changé, les noms et les rituels ont évolué (la messe a fait son apparition dans le petit village achuar visité). Mais sous ces nouvelles couches de réalité, se retrouve la petite musique de la forêt et la vitalité actuelle d’une culture qui a survécu. Qui vit qui évolue. La petite fille et le boa. L’anent.

Les chants ont traversé l’océan et les décennies, pour revenir sur leur terre d’origine, aux oreilles des descendants de ceux qui les ont chantés, par la main d’un « descendant », à sa manière, de celui qui les avait enregistrés. A travers un livre, un appareil audio, à travers les rencontres, des chants de cultures millénaires ont retrouvé leur forêt. Prétexte à de nouveaux liens créés entre les hommes. Ou grâce précisément à ces liens créés.

Plonger dans cet authentique et savant mélange d’aventure et de magie m’emplit de joie. Destinées parallèles d’un bout à l’autre de la planète qui s’entrecroisent et font naître une nouvelle histoire.

Enfin, l’humour est omniprésent au fil des pages. Celui de l’auteur, et celui de ses hôtes. La pêche au silure (à la machette) est tout un art 🙂

Au centre de ce livre, il y a le lien, l’accueil, et la transmission. Il y a l’approche d’une culture dans laquelle l’homme est un élément de la nature, une culture dans laquelle l’homme est en relation et en communication avec les autres êtres vivants, humains ou non humains.

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« Anent – Nouvelles des Indiens Jivaros », Alessandro Pignocchi, Editions Steinkis, janvier 2016.

Les Editions Steinkis, dont la devise est la célèbre phrase d’Isaac Newton : « Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts », ont aussi publié tout récemment la BD de Lise Desportes, Jolis sauvages, que j’évoque avec enthousiasme sur mon autre blog : Claire M être maman

Le blog d’Alessandro Pignocchi : Puntish

Philippe Descola : Biographie

Ambassadeurs

Ce site est consacré aux « sagesses vivantes », et en particulier à celles des peuples autochtones dans le lien qu’ils ont su maintenir avec la terre, la terre-mère, avec la nature au sens large. C’est pourquoi je préfère le nom d’Olivier Truc « peuples de la nature » à peuples autochtones ou peuples racines. Un mouvement est clairement en train de s’amplifier, me semble-t-il, ces dernières années, avec les « tournées » pour le « grand public », en Europe, de représentants de ces cultures autochtones. En ce moment par exemple, un groupe de représentants mapuche (Chili) débute une tournée de plusieurs semaines en France, dans plusieurs régions, organisée par l’association DEPARTS. Dans ce groupe qui va à la rencontre des Français, un sculpteur, une enseignante, un « homme médecine » et une tisserande traditionnelle ont fait le déplacement depuis le Chili, pour partager « leur histoire, leur culture, leur spiritualité, leur médecine et leur combat »  et comme le dit l’association DEPARTS, simplement partager des moments de rencontre festifs tous ensemble.

Dates:
Ardèche du 16 au 21 octobre
Vaucluse du 22 au 27 octobre
Larzac du 28 au 31 octobre
Lyon du 1er au 4 novembre
Paris du 5 au 10 novembre

Il y a plusieurs années que je suis, via Facebook ou des newsletters, les communications du chamane Eskimo-Kalaallit Angaangaq Angakkorsuaq (Groenland), qui vient depuis des années donner des conférences et enseignements en Allemagne et en Suisse notamment. Et quelques semaines après mon départ d’Italie, en 2017, j’ai vu qu’il commençait des voyages réguliers là-bas aussi. L’année dernière, la version française du magazine Happinez lui consacrait un long article, écrit par une photographe partie en excursion avec le chamane, qui propose ces randonnées à la rencontre de la « sagesse de la glace », et de soi-même. Récit d’un voyage éprouvant à la fois physiquement et spirituellement (voir Happinez n°22 « Paroles de sagesse »). Sa venue en France n’est pas programmée mais j’espère que cela viendra!  Son site: Ice Wisdom.

Angaangaq Angakkorsuaq

Et bien sûr la première tournée qui m’a sauté aux yeux a été celle des Kokis (Kagabas) organisée en France par l’association Tchendukua en 2015, au cours de laquelle des représentants kogis sont allés à la rencontre des gens pour partager avec eux leur message, leur appel à prendre soin de la terre, à prendre conscience de nos actions : le message des Kogis.

Et entre les rencontres avec ces « ambassadeurs » que vous aurez peut-être la chance de faire, il y a les livres, les vidéos, les témoignages, les articles, les romans, les expositions, l’art, tous ces moyens d’aller à la rencontre de ces modes de pensée, de ces cultures, de ces sagesses transmises de plus en plus largement, à notre portée.

A bientôt!

Redevenir sensibles

« Ils peuvent « sentir le monde intimement au-delà de leur corps.

« C’est une forme de conscience amplifiée […],

une capacité extrêmement développée d’agilité cognitive,

d’être capable de se placer du point de vue de plusieurs créatures ou objets

– roches, eau, nuages. »

Ce sont les mots de l’anthropologue Felice Wyndham, qui a travaillé avec des peuples autochtones, vocable auquel je préfère celui de « peuples de la nature » employé par Olivier Truc*. « Peuples de la nature » reflète également le fait que ces habitants millénaires de certains territoire sur notre planète sont détenteurs d’un savoir ancestral concernant leur territoire, la nature, l’environnement, et ont développé cette « prescience » dont parle Jean Mallaurie (voir article). Ils sont aussi porteurs d’une compréhension et d’un regard sur le monde qui est une source de grande sagesse et d’inspiration pour notre monde aujourd’hui.

TEK

Dans son excellent article publié récemment sur Yale E360 (référence complète en fin d’article), le journaliste Jim Robbins donne de nombreux exemples récents de reconnaissance et de valorisation des savoirs des populations autochtones/peuples de la nature. Ce domaine de recherche a été baptisé « TEK » (Traditional Ecological Knowledge en anglais ), soit « Savoir Écologique Traditionnel ». De plus en plus, des scientifiques du monde entier vont à la rencontre des populations « native », à différents endroits du globe, pour recueillir leur savoir sur la nature dans laquelle on vit et solliciter leur collaboration. Ces scientifiques ne sont plus seulement des anthropologues ou ethnologues, mais des spécialistes du climat ou de la biodiversité, ou encore mandatés au niveau politique pour chercher des solutions à des crises d’ampleur nationale. C’est le cas par exemple en Australie, où de grands feux ont ravagé d’immenses parties du pays et fait des centaines de victimes, en 2009 notamment.

Le feu et la glace

En Australie, une étude a été menée pour recueillir et étudier le savoir ancestral de la population aborigène concernant le feu. Des représentants de cette communauté ont participé à l’étude et ensuite aux instances de gestion du feu. Les Aborigènes ont traditionnellement plusieurs façons d’utiliser et de contrôler le feu et ont accumulé au fil des siècles une connaissance profonde et inégalée de leur territoire, de leur environnement, et des interactions entre les espèces sur ce territoire. Cette étude a permis de comprendre sous un jour nouveau certains problèmes de propagation du feu et d’intégrer des techniques aborigènes (fire practices) aux procédés de contrôle des incendies.

En Arctique où les effets du réchauffement climatique sont très visibles, plusieurs projets sont menés à bien avec la collaboration active de peuples autochtones de cet immense continent froid. En Finlande, le projet Snowchange Cooperative, créé par Tero Mustonen, chercheur et chef du village Same de Selkie, mêle savoir traditionnel sami et science « mainstream », en partenariat avec le gouvernement. Face aux bouleversements climatiques et au changement de l’écosystème qu’ils ont constatés, les Skolt (peuple Sami) ont adapté leurs techniques de pêche du saumon par exemple. Leurs observations et leurs techniques pour s’adapter sont très précieuses pour comprendre et agir pour la préservation de la biodiversité.

La grande force de la pensée et des connaissances de ces « peuples de la nature » est leur vision d’ensemble de l’environnement, mode de pensée global qui manque souvent à la science moderne. Quand H. Huntington a été consulter des représentants Inuit en Alaska au sujet des baleines beluga, on lui a parlé des castors….Castors plus nombreux > moins de saumons et autres poissons > moins de proies pour les baleines > moins de baleines beluga. Cela reflète bien la pertinence et la nécessité d’une vision globale d’une situation donnée. Jim Robbins évoque également les « jardins forêts » que les Mayas entretiennent et qui sont « le système domestique le plus diversifié au monde ».

Un rapport au monde

L’apport de ces sagesses ancestrales est évident d’un point de vue scientifique, concernant la préservation de la biodiversité ou les problèmes dus à l’évolution climatique par exemple. Personnellement, ce qui m’anime pour écrire ce blog et entretient ma sensibilité et curiosité pour ces cultures, c’est qu’au-delà des connaissances, la grande richesse que ces peuples offrent de nous montrer est leur rapport au monde. Ce rapport entre les hommes et la nature, entre l’homme et les autres espèces, ce rapport de collaboration et d’inclusion dans lequel ils continuent à évoluer, et qu’ils peuvent nous réapprendre. Car nous avons tous ces capacités de ressentir et percevoir le monde, la nature qui vibre autour de nous, percevoir aussi ce qui n’est pas visible mais qui est bien présent.

Pour toute cette sagesse qu’ils ont la possibilité et la volonté de nous transmettre, saisissons cette chance d’écouter ces messages de vie! Allons à leur rencontre, « sans idéalisme ni misérabilisme », comme le dit Frédéric Lopez au sujet de ses rendez-vous en terre(s) inconnue(s). Valoriser ces façons de vivre et ces savoirs ancestraux est devenu une nécessité. Quand j’entends parler les Kogis ou quand je lis des prières « native », quand je lis l’histoire du chef surui ou encore, quand je me plonge dans des récits lapons, je n’entends rien d’exotique ou de lointain, encore moins d’archaïque. J’entends des mots de sagesse, d’une poésie et d’une force qui a traversé les âges et surtout d’une actualité évidente. J’entends un appel à la collaboration, au vivre ensemble, avec tout ce qui est en nous et autour de nous. Un appel au service de la vie qui nous anime tous.

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Référence : L’article de Jim Robbins (26 avril 2018, Yale Environment 360) en anglais : Native Knowledge: What Ecologists are learning from Indigenous People (Toutes les traductions de l’article de l’anglais au français sont les miennes)

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*Olivier Truc est un journaliste et écrivain français vivant en Suède, auteur de plusieurs polars en pays sami (voir précédent article).

Photos on Unsplash -dans l'ordre par: David Clode, Jenelle Ball, Amber Flowers

L’artisanat ou l’art de créer des liens

Il m’apparaît de plus en plus souvent, de plus en plus clairement, ce fil rouge…Des marchés du sud du Mexique, lors de mon premier grand voyage à 20 ans, à l’immense souk du Caire l’année suivante; des marchés d’Accra aux ruelles interminables de la medina de Fez; des ateliers de potiers de La Borne aux nombreux stands de créateurs et créatrices en tous genres sur des foires, marchés, dans la rue, partout…Partout où je suis allée, toutes les villes, les pays, les campagnes, les villages, le désert, au soleil ou dans le froid, j’ai regardé, cherché, aimé me plonger dans ces étals d’objets façonnés par les mains de cette terre. Dans les galeries poussiéreuses de Port-au-Prince j’ai trouvé des trésors, dans les ateliers cachés derrière les arbres, les rues colorées de Jacmel ou les broderies des Abricots…Haïti était un paradis pour ça.

Le tissage est un art pratiqué par les femmes dans la culture kagaba

L’art de tisser est millénaire, et celui de fabriquer des bijoux aussi. J’ai participé il y a quelques mois au financement d’un projet pour sauvegarder l’art du tissage traditionnel dans la population kagaba (kogi) en Colombie. J’espère que ce projet verra le jour et se déploiera. Des mètres de tissus, des étoles, des couvertures, des tapis, des miroirs, des statuettes, des bijoux….Boucles d’oreille, pendentifs, pierres, bagues, bracelets, colliers….Mes boîtes à trésors se sont remplies au fur et à mesure de mes voyages, de mes expériences de vie, de mon parcours parfois très conventionnel et parfois très hors-norme…Des bancs de science Po aux voyages chamaniques dans la forêt…

Et l’artisanat récolté au fil des années m’a accompagnée et m’accompagne toujours, il est ce fil rouge, ce rappel du chemin parcouru, des chemins parcourus. Des rencontres, des moments, des lieux. Sur les murs de la maison, sur ma peau, rangés dans des boîtes ou sur des étagères…Les objets m’accompagnent, depuis toujours, je le vois maintenant. Et je les remercie pour ça 🙂

L’artisanat est l’art de créer des liens, de tisser encore et encore des liens entre celui qui fabrique et celui qui le porte ou l’utilise, entre deux cultures, avec le divin parfois. Il est un pont entre deux êtres tout simplement. Il est le support de transmission de croyances, de légendes, d’arts de vivre, d’histoire. Il est ce travail manuel, répétitif, souvent peu considéré, mais vital. Et universel.

Les petits renards de VanilyaCeramics

Il me fait voyager, aussi. Je ne suis allée ni au Japon ni en Turquie mais un petit bout de là-bas est venu jusqu’à ma boîte aux lettres, de leurs mains jusqu’aux miennes. Le voyage prend des dimensions impensables grâce à internet et son immensité virtuelle…qui peut se matérialiser très rapidement! Grâce à Etsy je trouve mon petit renard en céramique que je reçois bien emballé par la céramiste turque qui l’a créé et je reçois un autre jour une petite sculpture des côtes canadiennes ou une tunique tout droit sortie de l’atelier dans son sac cousu tamponné de la Poste indienne! Ou encore, mon coup de cœur récent qui fera l’objet d’un article à lui tout seul, un petit bijou directement venu du pays same finlandais….!!! Pour moi qui ai toujours adoré recevoir des cartes ou colis dans ma boîte à lettres c’est une une source de joie nouvelle 🙂

Photo Annie Spratt on Unsplash

J’ai conscience que ce texte n’a pas vraiment de but ni d’objet précis 😉 , il est simplement là pour mon besoin de partager cette conscience de plus en plus forte que ce qui nous entoure nous construit, que nous avons tous, sous une forme ou une autre, ces petits cailloux dans nos poches que nous ramenons de nos pérégrinations. Ils nous portent chance, nous accompagnent, nous répondent parfois, vivent avec nous. Leurs formes nous façonnent. C’est, aussi, l’envie de dire ce grand MERCI à toutes celles et tous ceux, partout dans le monde, qui inlassablement tissent, cousent, brodent, forgent, découpent, sculptent, peignent, gravent, soudent, dessinent, imaginent et transmettent. Fabriquent du beau, de l’utile, du sens et de l’histoire.

Corine Sombrun, pas à pas

Cet article aurait presque dû être le premier, tant j’ai suivi, à travers ses livres, les aventures de Corine Sombrun ces dix dernières années. Eh oui c’est à peu près ça, 10! J’ai découvert Corine Sombrun à la télé, alors qu’elle venait présenter son livre sur Geronimo à Canal+, je me souviens. Bien sûr, un fil rouge pour moi, mon oreille s’est dressée. Sa rencontre avec l’arrière-petit-fils de ce chef Apache légendaire, l’histoire tragique et violente du peuple amérindien, « native », la résurrection de cette sagesse aujourd’hui.

Sur les pas de Geronimo, Harlyn Geronimo et Corine Sombrun, 2008

Puis j’ai suivi son parcours d’apprentie chamane, depuis sa première immersion dans la forêt amazonienne et les premières nuits au fond de la forêt, les expériences de jeûne, de transe, les voyages, les plantes….Et enfin, son initiation auprès de celle qui sera son enseignante pendant de longues années, celle auprès de laquelle elle se rend de longs mois durant pour recevoir cet enseignement qu’elle est destinée à recevoir, la chamane tsaatan Enkhetuya, près du Lac Khovsgol en Mongolie. Au milieu des rennes, en pleine nature avec une vie nomade encore rude, elle raconte avec humour, humilité et précision son aventure de parisienne « apprentie chamane en Mongolie ». Ses allers-retours entre deux mondes, Paris et là-bas, ici et là-bas.

    

De cet enseignement, de ses capacités qu’elle a développées et peu à peu apprivoisées, elle offre aujourd’hui à la science sa connaissance des états modifiés de conscience. Elle travaille, fait des expériences avec des chercheurs, des médecins, pour analyser et mieux comprendre ces états, dans l’objectif que cela serve à la compréhension du cerveau et donc, peut-être, la guérison de certaines pathologies.

Le dernier ouvrage que j’ai lu est celui qu’elle a co-écrit avec Almir Narayamoga Surui, chef d’un peuple amazonien menacé par la déforestation massive, « Sauver la planète » (2015). C’est un peu l’écho de ma première lecture sur Geronimo, elle transmet et amplifie la parole de représentants de ces peuples « racine » qui ont tant à nous transmettre, à nous réapprendre sur la Terre et notre façon de vivre avec elle. Le tout, toujours avec un humour incisif, qu’elle partage avec son ami Almir Narayamoga Surui. Cela me fascine toujours de constater à quel point ces grands sages, qui ont vu, vécu, des expériences terribles, voient leur environnement détruit, leurs amis assassinés, reçoivent des menaces de mort, à quel point ils ont un sens de l’humour à toute épreuve. C’était le cas du chef papou Mundiya Kepanga dont j’ai parlé dans un précédent article par exemple.

Toute la bibliographie de Corine Sombrun sur son site : http://www.corinesombrun.com/bibliographie/

Claire Barré et Sitting Bull

Il y a des livres qui ont le pouvoir de nous reconnecter, comme ça, en quelques dizaines de pages, quelques centaines de lignes qui distillent cette voix qu’on connaît au plus profond de nous. Ces livres qui nous parlent la même langue, les mots qui veulent dire la même chose que dans votre cœur à vous. Mon cœur à moi. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lâché un livre des heures durant, que je ne m’étais pas réveillée le matin en pensant déjà que j’avais envie d’attraper le bouquin pour le continuer! Claire Barré, scénariste, parisienne, raconte dans cet ouvrage l’histoire vraie de sa « rencontre » avec Sitting Bull, sa découverte du chamanisme et sa rencontre dans la réalité tangible avec l’arrière-petit-fils de Sitting Bull, Ernie LaPointe, aux Etats-Unis.

Ed. Robert Laffont (2017)

La récit d’une femme prête à recevoir ce bouleversement dans sa vie, se réconcilier avec l’enfant et la jeune fille ultra sensible qu’elle a été, comprendre ces messages qu’elle avait cessé d’écouter…Elle a retrouvé sa voix intérieure, rencontré des guides, extérieurs et intérieurs, elle a trouvé la résonance du tambour et fait des voyages qu’elle aime désormais. A travers ce récit toujours entre deux mondes, intérieur et extérieur, à Paris et dans les Black Hills, le présent et le passé, elle rappelle la mémoire Sitting Bull, de son vrai nom lakota Tatanka Iyotake, surnommé « Hunkesni » (« lent », réfléchi – p.68). L’histoire tragique de ce chef indien devenu légende, et qui revient aujourd’hui près de certains d’entre nous rappeler une sagesse fondamentale.

J’ai été surprise de l’écho de ce livre avec un autre livre qui avait ouvert une longue série de lectures des ouvrages de Corine Sombrun: « Sur les pas de Geronimo » (paru en 2008, éd. Albin Michel). C’est comme cela que je l’avais découverte, elle, aujourd’hui « célébrité » quand on parle de chamanisme, de transe ou états modifiés de conscience, mais aussi de neurosciences (elle se prête à de nombreuses expériences scientifiques pour mieux comprendre les états de transe et utiliser ces découvertes au service de la médecine, pour les pathologies mentales/psychiatriques notamment).

Corine Sombrun est, elle aussi, partie sur les traces d’un légendaire chef indien, Apache, Geronimo, suite à une vision, et a rencontré son arrière-petit-fils, Harlyn Geronimo, avec lequel elle a co-écrit le livre. L’article sur Corine Sombrun, l’histoire de son initiation auprès d’Enkhetuya, chamane tsataan près du Lac Khovsgol en Mongolie, et toutes les autres aventures et rencontres vécues par la suite (Geronimo mais aussi le chef amazonien Almir Narayamoga Surui) est enregistré dans mes brouillons depuis des mois. Ce sera pour bientôt 🙂

En attendant, je reviens à Claire Barré et son ouvrage, que vous devrez lire jusqu’au bout si vous voulez le fin mot de l’histoire: pourquoi n’a -t-elle pas écrit de film sur Sitting Bull?

 

Pauline de Mars

Pauline de Mars | Arts visionnaires

Ses toiles sont des œuvres entre deux mondes, des portes, des reflets, des intérieurs. Des voyages, des invitations, des sensations. Des couleurs, chatoyantes, vivantes, vibrantes. Elles racontent tous ces mondes, montrent des passages, des images, des rêves et des visions. Animales, humaines, les éléments se mêlent. De l’Amazonie à la Bretagne, son univers voyage et me fait voyager! Et maintenant, certaines de ses créations sont disponibles sur esty 😉

Le peuple caché

Passionnant pays dans lequel j’irai un jour je l’espère. L’Islande est fascinante par beaucoup d’aspects, et notamment par ce lien qu’elle entretient encore aujourd’hui avec les « esprits », elfes, trolls et autres êtres « surnaturels » qui font partie – littéralement- du paysage et des légendes populaires profondément ancrées dans cette culture.

Un court documentaire diffusé sur Arte – « Enquête d’ailleurs: Islande, le peuple caché » par Philippe Charlier (médecin légiste-anthropologue-globe-trotteur 😉 ) – dresse un panorama de ces croyances et de cette histoire si particulière, dans ce lieu « de feu et de glace », cette terre volcanique et gelée, cette île qu’est l’Islande. On y entend notamment qu’on prête aux enfants la capacité de voir « les esprits », la clairvoyance. On découvre les fameuses routes détournées pour éviter un lieu d’habitation elfique. On voit également les manuscrits anciens de plusieurs siècles, trésor national qui retrace, en vers, l’histoire de ce peuple.

Cela rejoint le roman d’Arnaldur Indridason « Le livre du roi », qui situe son intrigue autour de ces manuscrits. C’est une histoire d’un autre style (et sans Erlendur!) qu’a écrit là Indridason, dont les polars sont maintenant très connus. Ces derniers sont aussi une façon de s’immerger, par la lecture, dans le quotidien islandais, et de connaître peu à peu, un peu mieux, ce territoire et son peuple. 

Après avoir vu ce reportage j’ai acheté « Les elfes d’Islande » (éditions Eponymes), recueil de contes populaires islandais magnifiquement illustré par Florence Helga Thibault.

PHOTO VLADIMIR RIABININ ON UNSPLASH

Les droits de la nature

« Cette législation est une reconnaissance de la connexion profondément spirituelle entre la tribu Whanganui et son fleuve ancestral. » Ce sont les mots du Ministre de la Justice néo-zélandais, suite à la reconnaissance légale de ce fleuve comme personne morale dans le pays (en 2017). La reconnaissance de la « nature » ou d’une partie de celle-ci comme entité vivante/personnalité juridique bénéficiant de la protection de la loi est certainement une avancée dans la préservation du patrimoine naturel et culturel de la planète. Et peut-être un pas de plus vers la reconnaissance et la valorisation des savoirs et de la sagesse des habitants qui sont liés à ces territoires, à ces fleuves ou ces forêts, à cette terre qu’ils respectent et qu’ils connaissent depuis des temps immémoriaux.

L’article de WEdemain à ce sujet (Equateur, Nouvelle-Zélande, Inde): « Dans ces trois pays, la nature a les mêmes droits que les hommes ».

De la physique à la métaphysique

Cet article sur Jean Malaurie résume à lui seul toutes les raisons qui m’ont poussée à créer ce blog. Découvert dans la très belle revue Reliefs, le témoignage de son expérience si riche auprès des peuples polaires, en particulier des Inuit, a été une révélation. Il dit avec si peu de mots et tant de justesse tout ce que je trouve si important dans ce que les « peuples de la nature »* peuvent nous transmettre, nous enseigner.

Explorateur, scientifique renommé (géomorphologue et géocryologue de formation), il a vécu dans une communauté inuit, « adopté » comme l’un des leurs pendant plusieurs années. Grâce à cette immersion et aux contacts privilégiés et uniques qu’il a tissés alors, il a été le premier homme « au pôle géomagnétique Nord » en 1951.

Il a écrit de nombreux livres dont le mythique « Les derniers rois de Thulé » (ce nom mystérieux que je voyais depuis petite dans la bibliothèque de la maison) et se consacre par diverses voies à la reconnaissance et la préservation de cette culture ancestrale et si précieuse. Par leur connaissance intime de la nature dans laquelle ils vivent et dont ils font partie, par leur lien vivant avec l’invisible qui les guide dans le visible, dans leur relation à ce qui les entoure: « ces peuples longtemps considérés comme arriérés ont une mythologie complexe et une prescience. Il est une énergie de la matière, une microphysique, une électronique de l’air que les peuples animistes hypersensorialisés perçoivent, comme les animaux, et en ont conscience » (p.63). Ainsi, le chamanisme est partie intégrante de ce mode de vie: « le chamanisme n’est pas qu’une technique réservée à des mediums; c’est une approche de tout un groupe d’hommes qui ont appris, dès la naissance, à percevoir la présence des invisibles […] cette énergie créatrice que les neurosciences nous font mieux saisir » (p.67). « Le chamanisme vécu pendant des dizaines de milliers d’années est une inter-relation de l’homme avec le monde animal dont il est issu et avec lequel il garde une pensée hybride » (p.63).

Ses paroles empreintes de sagesse ont l’écho des paroles simples chargées de tant de vécu et d’humanité, par un homme qui en a vraiment rencontré d’autres et qui s’est ouvert à cela. Et donc, elles sont aussi pleines de poésie: « Le désert de glace nous aide, nous hommes de si peu de foi, à assurer un passage de la physique à la métaphysique » (p.67).

« Un géant chez les Inuit », Revue Reliefs « Pôles », n°3 (2016), p.60 à 67.

Les Inuit (au nombre de 150 000 aujourd’hui) vivent sur plusieurs territoires: Groenland, Fédération de Russie, Etats-Unis (Alaska) et Canada. Ils font partie des peuples autochtones circumpolaires, qui représentent environ 1 million de personnes (également Amérindiens, Sames/Lapons et Sibériens). Pour plus d’informations voir Reliefs n°3 p.83.

Né en 1922, Jean Malaurie est, entre autres, fondateur de l’Académie polaire d’Etat à St Petersboug, Ambassadeur de bonne volonté pour l’Arctique à l’UNESCO, Président d’honneur de Survival international et en France, ancien Directeur de recherches au CNRS et Directeur d’études du Centre d’Études Arctiques à l’EHESS.  Son dernier livre, « Lettre à un Inuit de l’an 2022 », est paru en 2015.

 

*c’est une expression qu’utilise Olivier Truc et que j’aime bien, comme « peuples racine », que je préfère à « peuples premiers ».